dimanche, décembre 18, 2005

Le chat et la souris


Felix the Cat,
The wonderful, wonderful cat!
Whenever he gets in a fix
He reaches into his bag of tricks!
Félix le Chat est né vers 1917 dans le studio de l'australien Pat Sullivan (on ne sait s'il est le créateur du personnage ou si c'est Otto Messmer, cartooniste et réalisateur des premiers films qui l'inventa). D'abord distribué par la Paramount sous le nom de Master Tom (Tom signifie matou en anglais), il est renommé dès sa troisième apparition Félix, en référence aux mots latins felix, la chance, et felis, le chat.
Félix, qui a évolué physiquement au fil des années (sa forme la plus connue est celle ci-dessus), a aussi été mis en scène sur divers supports. A l'origine un dessin animé, il est également décliné en bande dessinée par Otto Messmer à partir de 1923, alors que sa popularité est à son apogée. On le retrouve alors sur des montres, sur des décorations de Noël, sur des ballons pour les parades de Thanksgiving, dans des chansons de célébres jazzmen. Le déclin arrive avec le manque de réactivité de Sullivan pour passer au parlant, puis avec les mauvais résultats de cette conversion.

En effet, Félix souffre de la concurrence grandissante de Mickey Mouse, la souris parlante qui a rencontré le succès en 1928 dans Steamboat Willie après avoir été animée la première fois dans Plane Crazy, et qui dès lors ne cesse de gagner en popularité, écrasant de plus en plus le chat muet et récupérant son public. Mickey avait été créé par le self-made-man Walter Elias Disney, arrivé de Chicago et ayant monté sa société de production avec 300$ en poche et l'aide de son frère Roy Disney, et par son ami et collaborateur Ub Iwerks. Doublé par Walt Disney lui même jusqu'à la fin des années 40, la souris, qui avait failli s'appeller Mortimer Mouse (Disney changea ce nom sur le conseil de sa femme), supplanta Félix pour devenir l'icône reconnaissable par 99% de la population mondiale qu'elle est aujourd'hui.

Mickey a tout comme Félix connu de nombreuses évolutions au cours de sa carrière, ne s'exprimant d'abord qu'en pleurant, sifflant, pour commencer à parler en 1929 avec sa neuvième apparition. Il rencontre un certain nombre de nouveaux personnages avec le temps, chante, danse, se frotte à la musique classique, et prend lui aussi la forme d'une bande dessinée. En plus des similitudes au niveau de la forme des personnages, animaux plus (Mickey) ou moins (Félix) anthropomorphisés, la destinée de Mickey reproduit celle de son prédecesseur Félix, la popularité et l'ancrage dans la culture populaire inclus.

Malgré ces similitudes et un destin lié, les différences entre Félix et Mickey sont nombreuses. A ses débuts, Mickey était une sorte de voyou un peu solitaire, essayant sans succès de se prendre pour Lindbergh et d'embrasser Minnie dans son avion mal piloté. C'était un personnage assez marginal et indépendant, et il se rapprochait en cela beaucoup de Félix, chat rejeté par tous qui se procure par la ruse son couvert et son logis, cynique et n'hésitant pas à nuire aux autres, parfois assez cruellement, pour parvenir à ses fins. Mais rapidement, avec l'insuccès des premiers courts métrages de Mickey, il évolua radicalement. Il devenait de plus en plus installé et moins fougueux, pour devenir, à la fin des années 30, un personnage bien installé dans un petit pavillon de banlieue, dont la folie première a été en quelque sorte transférée sur Dingo et Donald. Walt Disney déclara à propos de son personnage :
When people laugh at Mickey Mouse, it's because he's so human; and that is the secret of his popularity.
Si Mickey est populaire, c'est donc parcequ'il est humain, qu'il a bon coeur, qu'il accepte les coups du sort et ses défauts, qu'il arrive à se tirer d'affaire par des pirouettes qui ne le déshonorent pas trop. Au contraire, Félix, s'il accepte aussi les coups du sort, ne se laisse jamais faire, ne laisse jamais un affront non vengé, et tente toujours de trouver une solution à ses problèmes, avec plus ou moins de succès. Ainsi il se servira de l'eau qu'on lui lance pour le chasser et qui gèle en tombant comme un escalier vers une chambre chaude dans un hiver glacial, ou bien il videra l'eau d'une rivière avec l'aide d'un dromadaire assoiffé pour en pêcher les poissons. Le moins que l'on puisse dire est donc que Félix ne fait pas qu'accepter les coups du sort, mais qu'il les rend un par un.

Quelque chose que l'on retrouve en revanche chez les deux personnages est la forte présence d'un imaginaire mythologique européen avec ses mages, ses géants et ses sorcières. Félix est ainsi plusieurs fois confronté à ce type de personnages dans ses rêves : il abat avec sa fronde un terrible géant, il est poursuivi par une sorcière dont il a trouvé le trésor au pied d'un arc-en-ciel. De la même façon Mickey est représenté dans le segment de Fantasia "The Sorcerer's Apprentence" comme le jeune apprenti maladroit d'un puissant mage, ou encore comme Jack dans une réinterprétation du conte de fée anglais Jack et le Haricot Magique. Félix rend également visite lors d'un long rêve dans le monde des cartes à l'homme de la lune, et est confronté à de nombreux problèmes avec les rois de ce monde, comme le personnage de Lewis Carroll que Disney adapte en long-métrage en 1951.

Les références à la culture grecquo-latine sont en revanche bien moins nombreuses, voire inexistantes (le véritable nom de Minnie est Minerva, mais est ce suffisant pour faire une référence?). Si cette culture a depuis été exploitée par les studios Disney avec Hercules en 1997 et Atlantide en 2001, elle l'était aurait pu l'être dès les années 20 avec les Aesop's Film Fables. L'idée était de faire une série de dessins-animés inspirées par les fables d'Esope. Bon, seuls les premiers épisodes étaient vaguement inspirés des fables, ce qui n'en fait pas une très bonne référence. On pourra néanmoins noter que, si Félix et Mickey sont tous les deux très amusants et appréciables, il n'avaient pas d'aussi bonnes morales que celles proposées par les Aesop's Film Fables :
Marriage is a good institution, but who wants to live in an institution?

lundi, décembre 12, 2005

Intertextualité


J'ai lu il y a quelques temps Henry V de Shakespeare, dernière pièce de la tétralogie qui comportait déjà Richard II et les deux parties d'Henry IV.

Henry, que le lecteur connait déjà sous le nom du Prince Hal présent dans les deux Henry IV, est devenu sage et responsable avec son couronnement et renie les errements de sa jeunesse en feignant de ne pas reconnaître un Falstaff ému aux larmes sur le bord de la route qui mène à la cathédrale, à la fin de la deuxième pièce.

Henry V est donc la pièce historique retraçant l'épopée du jeune roi en pleine Guerre de Cent Ans, souverain éclairé et vainqueur d'Azincourt, opposant sa raison à l'arrogance du Dauphin Louis, stéréotype du français imbu de lui même jouant aux dés avec ses chevaliers la veille de la bataille.

La pièce utilise un Choeur qui en début de chaque acte retrace les batailles, les déplacements et les mouvements dans le temps effectués et impossibles à montrer sur scène, et sont si nombreux que ce pauvre Boileau en aurait fait un infarctus, lui et son fameux Chant III de l'Art Poètique :
Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.
Comme dans la plupart des pièces "sérieuses" shakespeariennes (de ce que j'en sais, en tous cas), un petit nombre de personnages comiques (ici des soldats de l'armée du roi, un Ecossais, un Irlandais et un Gallois, tous avec leur petit accent très couleur locale et des anciens amis de débauche d'Henry, eux aussi dans l'armée) commente et prend une petite part à l'action.

Le discours d'Henry avant Azincourt (Agincourt en anglais) à la Scène III de l'acte IV où le roi s'adresse à ses troupes, 10.000 soldats contre près de 50.000 français est sans doute le passage le plus célébre :
And Crispin Crispian shall ne'er go by,
From this day to the ending of the world,
But we in it shall be remember'd;
We few, we happy few, we band of brothers;
For he to-day that sheds his blood with me
Shall be my brother; be he ne'er so vile,
This day shall gentle his condition:
And gentlemen in England now a-bed
Shall think themselves accursed they were not here,
And hold their manhoods cheap whiles any speaks
That fought with us upon Saint Crispin's day.
L'expression "we band of brothers" est restée et était utilisée comme titre de la série télévisée co-produite par Steven Spielberg et par Tom Hanks sur des parachutistes américains pendant la seconde guerre mondiale ou encore par Horatio Nelson pour s'adresser aux capitaines de vaisseaux de sa flotte. Je peux aussi vous dire que c'est resté parceque c'est cet extrait qui a été choisi pour faire la quatrième de couverture de mon édition.

...

J'en reviens à mon intertextualité. Avant-hier, je lisais Les Suppliantes d'Eschyle. La pièce est la plus ancienne que l'on ait pu retrouver, même si l'on sait qu'Eschyle composa ses premières pièces aux environs de 498, âgé d'à-peu-près 27 ans. Eschyle l'écrivit en 490, année de la Bataille de Marathon à la quelle il participa. Du moins on pensait tout ça jusqu'à ce qu'on retrouve en 1952 un fragment sur papyrus de la didascalie comportant la date et les circonstances de la représentation de la tétralogie dont elle faisait partie et qui la situe vers 464-463.

La pièce, où le Choeur est aussi le personnage principal (je ne sais pas si on peut parler de protagonniste dans ce cas là?) retrace l'histoire des Danaïdes, filles de Danaos, qui refusent d'épouser leurs cousins les fils d'Egyptos. Elles fuient leur terre natale et se réfugient à Argos, se réclamant de la descendance d'Io, qui était elle même argienne (ou argolienne?). Le roi d'Argos, Pélasgos se refuse à leur accorder unilatéralement son soutien mais intercéde en leur faveur auprès de son peuple qui accepte de les accueillir et de les protéger, préférant la guerre à l'offense contre les dieux que constituerait un refus.

La pièce se termine, alors que la bataille entre argiens et égyptiens a commencé, sur une courte discussion entre le Choeur des Danaïdes et les Suivantes de ces dernières qui débattent des droits et des devoirs de la femme. La fin de l'histoire, contée dans Les Egyptiens et Les Danaïdes par Eschyle (la trilogie était aussi accompagnée du drame satyrique Amymone, tiré de la même légende, dont les divers fragments furent regroupés, dans la première moitié du VIème siècle, par un poète inconnu dans la Danaïde) raconte comment les danaïdes doivent se résoudre à épouser les égyptiades qui occupaient l'argolide sur l'ordre de leur père qui les incite à assassiner leur époux lors de la nuit de noce. Toutes s'y résoudent sauf Hypermnestre, épousée de Lyncée, pour qui le désir d'être mère est plus fort que le rejet du mariage et de l'hymen. C'est d'elle que descend la race royale d'Argos, les Pélasges devenant les Danaens, alors que ses soeurs sont condamnées à remplir leur tonneau-qui-ne-se-remplit-jamais etc etc.

Bref, pour en revenir à mon intertextualité : dans la pièce de Shakespeare, on trouve dans la Scène 4 de l'acte IV (juste après le discours du roi si vous suivez, et donc pendant la bataille) qui consiste en un dialogue entre le soldat quelque peu vénal Pistol et son prisonnier français, dialogue compliqué à cause de la différence de langage des personnages et dans le quel le petit page doit faire office d'interprète, la réplique suivante :
Thou damned and luxurious mountain goat, offer'st me brass?
Et l'on retrouve chez Eschyle, approximativement au vers 760 des Suppliantes :
Leurs instincts sont ceux de bêtes luxurieuses et sacrilèges.
Le mot Luxurieux tel qu'on le trouve dans les deux textes (qu'on pourrait rapprocher de lubrique aujourd'hui, qui s'adonne à la luxure) date du XIIème siècle et vient du latin luxuriosus, « luxuriant », puis « excessif, immodéré ». Je ne sais pas quel est le terme exact employé dans la version originale grecque, je chercherai (j'espère tant ne pas oublier) mais le sens s'en rapproche sans doute de toute façon, et sacrilège peut assez facilement être rapproché de damned, le sacrilège étant nécessairement maudit.

Alors, Shakespeare a t-il ici été influencé par son illustre prédécesseur, le "Père de la Tragédie", a t-il délibérement parodié cette réplique ? Cela semble difficile à établir, puisque l'on ne dispose d'aucun moyen pour savoir si Shakespeare savait lire le grec et qu'aucune traduction d'Eschyle n'existait à son époque. Si Shakespeare était un excellent latiniste et qu'il puisait dans les sources latines la matière de ses nombreuses pièces antiques (des Vies Parallèles de Plutarque principalement) ainsi qu'une inspiration constante (Les Métamorphoses sont traduites en anglais en 1567, 3 ans après la naissance de Shakespeare et seront pour lui une grande source d'inspiration), rien ne nous prouve qu'il ait eu accès aux pièces des tragiques grecs.

Je pourrais donc faire, dans un grand moment d'extase, une fabuleuse constatation sur le fait que les grands esprits se rencontrent etc, que la même idée d'animal sacrilège et luxurieux se retrouve chez deux des plus grands dramaturges de l'Histoire de l'Humanité. Mais je me contenterai juste de dire que, quoiqu'on en dise, Shakespeare était plus drôle que son illustre prédecesseur, et que l'ajout de la Chèvre des Montagnes tient tout simplement du pur génie comique.