lundi, mars 09, 2009

Quis custodiet ipsos custodes?


Pourquoi je n'ai pas aimé Watchmen, sans ordre particulier.

- Toutes ces scènes de violence et de combats inutiles. Je n'ai jamais été particulièrement amateur d'arts martiaux, donc je saisis mal le besoin qu'il y avait de rajouter cette scène dans la prison où Nite Owl II et Silk Spectre II cassent quelques os de plus, ou de faire durer 15 minutes la scène de l'assassinat du Comédien. Au mieux c'est inutile et ennuyeux. Mais pour certaines ça nuit complètement au propos de l'oeuvre. Par exemple, quand Rorschach se fait capturer par la police, il se foule la cheville et se prend des coups par les 4 ou 5 policiers qui lui tombent dessus. Au lieu de ça, il fait une roulade en arrivant, casse quelques côtes en plus pour le fun parcequ'il est super fort, une balayette par-ci, et se fait difficilement maîtriser par une douzaine de policiers terrifiés.

Autre exemple, la confrontation finale avec Veidt : dans le comic, Rorschach essaye de l'attaquer par derrière, se fait maîtriser avec une fourchette, Dreiberg avec une assiette. Plus tard, Rorschach essaye une nouvelle attaque, toujours sans succès, avec la fourchette en question. La 'violence' de cette scène est très limitée, et, en plus d'être drôle, montre la facilité avec laquelle Veidt maîtrise ses petits camarades, qui encore une fois N'ONT PAS DE SUPER POUVOIRS. Ce sont des humains normaux avec des costumes ridicules, alors les sauts de 20 mètres qui s'achèvent dans un mur en béton dans lequel ils laissent un trou de 15 centimètres de profondeurs et dont le personnage se remet indemne, ça le fait pas. Bref tout ça fait très apologie de la violence de mauvais goût, ou, si l'on est indulgent, violence de mauvais goût tout court. Dans les deux cas, ce n'est pas terrible.

-
La morphologie des personnages : Nite Owl II est très musclé et à de magnifiques pectoraux, tant mieux pour lui. Mais normalement, même avec son costume, on voit très clairement qu'il a un ventre assez volumineux. Cela peut paraître anodin, mais ça participe à une logique de ré-héroisation de personnages dont la présence était censée déconstruire le coté super-héros. Même chose pour Rorschach, qui est devenu une sorte de super combattant ninja, mais qui en plus est devenu trappu et musclé, alors qu'il est dans la BD grand et svelte (et qu'il n'aime pas les gros : c'est important, en plus des commentaires bourdieusiens qu'on pourrait faire à ce sujet, il le dit à son psychiatre en prison : or dans l'histoire qu'il raconte juste après, l'assassin de la petite fille est lui aussi gros, et c'est évidemment lié. Or, dans le film, vlan, on se retrouve avec un petit maigre. C'est aussi une autre source de déception pour Rorschach par rapport à Dreiberg). Bon je n'ai pas aimé non plus l'effet visuel de son masque mais ce n'est pas très important je suppose.

Ensuite, Adrian Veidt. Pour le coup trop androgyne et pas assez musclé. Il a l'air serein et affable dans la bande dessinée, le film lui donne un côté conspirateur et sournois qui semble dire "hé, regardez, c'est lui le vilain en fait" dès sa première apparition. C'est le seul personnage qui, sans avoir de super-pouvoirs, peut vraiment faire des choses extraordinaires grâce à sa recherche de la perfection physique et mentale. Le costume de Silk Spectre II est encore plus moulant et le film me semble encore plus mysogine que la BD, ce qui n'est pas rien. Rien à redire sur le Comédien. Dr Manhattan est plutôt convaincant, même si la morphologie de son visage conserve trop d'imperfections 'humaines' (je me comprends) à mon goût.

- L'héroïsation de Rorschach, qui pérpétue la regrettable erreur d'interprétation que faisaient déjà un certain nombre de lecteurs de Watchmen. Rorschach est un personnage fasciste et psychopathe, mais c'est avant tout une caricature très drôle et volontairement pleine de contradictions. Snyder en rajoute -involontairement- dans le coté caricatural, avec cette voix grave et qui se prend très au sérieux du personnage, avec sa colère quand il se fait capturer (il hurle "no!" et se met à courir partout comme un demeuré, là où dans la bd il répéte juste 'no, no. no." en réfléchissant calmement à la façon dont il pourrait s'en sortir.) Même erreur de goût et d'intérprétation de ce que le personnage imagine 'être Rorschach' : la scène où il retrouve le meurtrier de la petite fille. Au lieu de l'attacher calmement avec une scie pour se couper le bras et de mettre le feu à l'endroit, il s'énèrve à lui fendre le crâne avec un couteau de boucher.

Même l'une des deux scènes où le ridicule de Rorschach craque un peu (celle de sa mort) et où le personnage devient émouvant au lieu d'être sympathique et grotesque est gâchée par l'ajout de la présence de Dreiberg qui pousse (c'est une manie) un 'no!!!' assez carnavalesque et déplacé.

- La suppresion du détail. J'ai lu à droite à gauche que c'était très fidèle au comic etc. La trame générale, ok. Les personnages, non, j'ai déjà dit ce que j'en pensais. Mais quelque chose qui m'a chagriné, c'est pourquoi ne pas avoir repris plus des détails qui participent à l'ambiance de la BD : les pipes futuristes que fument les personnages, le fait que Rorschach pique du sucre chez Dreiberg et le mange ensuite à travers différentes scènes de l'oeuvre, les voitures éléctriques... Il y avait bien quelques zeppelins, mais bon il y aurait pu en avoir plus! (on n'a jamais assez de zeppellins)

- La fin : moi j'aimais bien ce gros alien, ça donnait un petit coté kitsch et auto-parodique à l'ensemble, et ça illustrait bien plus l'image du noeud gordien nécessitant une réflexion originale et le coté inquiétant et ridicule de l'intelligence enfermée d'Adrian.

- Les choix musicaux étaient fort peu audacieux, et comme l'a dit Yglesias, une mini-série aurait été un format 15 fois plus adapté qu'un long métrage. Il y avait aussi quelques bonnes idées dans le film, mais je ne reviens pas dessus, parceque je suis une personne très négative. D'ailleurs j'aurais encore sans doute d'autres commentaires à faire, je les rajouterai vraisemblablement plus tard.

jeudi, avril 13, 2006

Thalatta ! Thalatta !

The Unicorns are Dead, (R.I.P.)

C'est par cette phrase, chute de la chanson I was born a Unicorn que le monde entier, ou peu s'en faut, apprend à la fin du mois de décembre 2004 (si mes souvenirs sont bons) que, paix à son âme, le groupe canadien The Unicorns n'est plus. L'événement est d'ailleurs plus tard reconstitué avec précision par les victimes et immortalisé sur la photo ci-contre. Créé en 2000 par Alden Ginger et Nick Diamonds bientôt rejoints par J'aime Tambour (ce sont leurs noms de scènes, leurs vrais noms n'ont que peu d'importance), le groupe sort deux albums avant sa tragique et sanglante séparation. Après une première série de démos (significativement intitulée Three Inches of Blood), Unicorns are people too est publié à quelques 500 exemplaires et commence à rencontrer un certain écho sur les radios universitaires canadiennes et américaines. Puis vient en 2003 Who'll cut our hair when we're gone? (WWCOHWWG pour les intimes, ou plutôt pour faire plus court), qui reçoit rapidement le succès qu'il mérite avec des commentaires élogieux de diverses revues respectables.


Ce premier (et dernier) grand succès des Unicorns mérite qu'on s'y arrête. Tout d'abord son emballage, peu important certes, mais déjà révélateur. Si la couverture de l'album peut faire penser au premier abord à un extrait de Pétronille et ses 120 petits, l'éclair déchirant l'arc en ciel tricolore et s'écrasant sur la mer donne le ton de l'album. A l'intérieur, des graffitis recouvrent la page de droite où ressortent les mots "suffering", "death", "hurt", "weak" et assimilés. Sur le verso de l'album, sur fond rose, la tracklist sur fond rose surplomblée par le titre de l'album entouré de pierres tombales avec les inscriptions "RIP!" et "RIP?" et où le O de Our a été remplacé par une citrouille creusée d'Halloween. A l'intérieur, le CD lui même noir avec un crâne et des os comme sur les drapeaux pirates rappellant de très loin White Light/White Heat, dans une pochette encore une fois du rose le plus claquant.

Bref dès la pochette on ne sait pas trop à quoi s'en tenir, on discerne vaguement une tendance au mélange entre le sinistre et le joyeux. Tendance qui sera allégremment développée tout au long de l'album, qui, sans jamais quitter ce ton léger et enjoué qui caractèrise le style de Nick Diamonds, nous parle de fantômes, d'accidents d'avions, de licornes mortes, du cancer, d'ossements et de diverses choses du même style. L'album est ponctuée de charmantes déclarations d'amour comme celle de Les Os "I want to die today And make love with you in my grave." et est, sans une minute de temps mort, d'un enthousiasme, d'une fraîcheur, d'une vitalité inégalés. Le clip de Jellybones est une parfaite illustration de cette synthèse entre thèmes macabres et humour.

Si les cérémonies druidiques à l'origine d'Halloween avaient pour but de faire peur aux mauvais esprits, les Unicorns montraient bien aux mauvais esprits qu'ils ne leur faisaient plus peur du tout, bien au contraire. Mais hélas, comme ils nous en avertissaient, fin 2004, les Unicorns ne sont plus, ils se séparent après le projet
Th' Corn Gangg, où ils se proposaient de remixer leurs propres chansons avec la collaboration de divers rappeurs. Mais dès juin 2005, la nouvelle tombe : Nick Diamonds et J'aime Tambour forment un nouveau groupe, qui s'appellera Islands et qui est laconiquement décrit par Diamonds par les mots suivants "F-14 Tomcat blah, blah". A partir de là, toutes les spéculations sont ouvertes. Deux chansons paraissent quelques mois plus tard, Abominable Snow et une autre, qui ne paraîtront pas d'ailleurs sur leur premier album, Return to the sea, sorti il y a déjà quelques jours.


Comme beaucoup avant eux donc (parmi les quels Xénophon -cf. le titre de la note-, Buck Mulligan ou La petite Sirène) Nick Diamonds et J'aime Tambour retournent à la mer, après bien des péripéties. Sur la pochette de l'album, le titre en lettres capitales blanches est imprimé sur un tableau de Caspar David Friedrich, La mer de glace (titre par défaut, à ne pas confondre avec Le Naufrage de l'Espèrance, tableau détruit au XXème siècle). Pour le sculpteur français David d’Angers, Friedrich était le maître de la "tragédie du paysage". La scène est en effet tragique, on ne voit ni n'imagine de survivant à ce naufrage sur cette montagne de glace. Une fois encore, dès la pochette, on est interpellé sans trop savoir à quoi s'attendre, mais on entrevoit quelque chose de sensiblement différent de Who'll cut our hair when we're gone. On ne sait pas si on est encore en droit d'espèrer humour et légèreté.

Dès le premier morceau on remarque un certain changement. Car si sur Swans (life after death) les thèmes habituels sont présents comme en témoignent le titre et plusieurs passages ( I woke up thirsty / The day I died ), réminiscences de WWCOHWWG, le ton de la chanson, malgré son indéniable dynamisme, est nettement plus sombre que sur ce dernier. Humans confirme d'ailleurs la tendance, à mi-chemin entre marche funèbre et marche militaire, malgré l'humour distillé dans les moments de doute du narrateur ( Now turn around it’s burning down / the city we live in / Should we mobilize? / Take them by surprise / Let them have their way with us ). La chanson s'achève avec la mention de l'anthropophagisme et le ton sur lequel elle le fait marque une réelle rupture avec ce que l'on avait vu jusqu'à présent.

On trouve en revanche sur Don’t Call Me Whitney, Bobby (titre assez énigmatique) une réelle continuité de ton avec WWCOHWWG. On y parle en riant du squellette que l'on a dans ses bras et de la faiblesse du corps en général. Ce qui me semble d'ailleurs être l'occasion pour introduire le parrallèle avec Neutral Milk Hotel, dont certains thèmes me semblent étonnement proches de ceux de Nick Diamonds. L'idée de la mort et de la faiblesse du corps humain est particulièrement exacerbée sur des morceaux comme Two-Headed Boy ou Oh Comely comme elle a pu l'être sur Innoculate the Innocuous ou ici sur Don't Call Me Whitney, Bobby. Mais le traitement de thèmes similaires, horrible et mystique à la fois par Neutral Milk Hotel, léger et détaché par les Unicorns et maintenant par Islands, nous donnent deux résultats entièrement différents mais tout aussi émouvants (la comparaison serait intéressante à pousser plus avant).

Pour revenir à Return to the sea, la suite alterne entre noirceur et légereté, avec toujours beaucoup d'audace et d'aisance musicalement. On notera sur Where There’s a Will, There’s a Whalebone la présence de rappeurs, ce qui nous surprendra peu, sachant ce que l'on sait de Th' Corn Gangg. Volcanoes à une structure qui rappelle une véritable éruption volcanique, avec différents instruments utilisés tout au long du morceau et qui le sont tous à la fois lors du final. Bref, Return to the sea ne constitue nullement une déception vis-à-vis des attentes que l'on pouvait avoir après le dernier album des Unicorns, mais il conjugue renouvellement et continuité, fait peut être preuve d'une plus grande maturité, mais n'a certainement pas perdu la fraîcheur et l'énérgie de son auguste prédécesseur.

When the sky finally falls, if you’re holding me
I can die finally knowing it ends peacefully…

vendredi, janvier 06, 2006

Noël


Demain, c'est Noël. Ou ça l'est en tous cas pour les membres des Eglises Orthodoxes de Jérusalem, de Russie, de Serbie, de Géorgie, d'Ukraine, et pour les Anciens Calendaristes grecs. Le 7 janvier de notre calendrier Grégorien est ainsi le 25 décembre du leur, le calendrier Julien. Le calendrier Julien a été introduit en 46 avant J.-C. par Jules César à qui il doit son nom pour remplacer le calendrier Romain en vigueur à l'époque. Les deux calendriers sont des calendriers solaires, mais le calendrier romain, malgré plusieurs réformes successives, ne faisait que 355 jours répartis en 12 mois. Le calendrier Julien corrigeait ce défaut et ramenait le calendrier bien plus près de l'année solaire en amenant l'année à 365 jours avec une année bissextile avec un jour ajouté au mois de février tous les quatre ans, soit une année de 365,25 jours. En 2000, l'année solaire tropicale était de très précisément 365,242190517 jours, c'est à dire 365 jours, 5 heures, 48 minutes et à peu près 45,26 secondes, arrondie à 365,2422 jours.

Même si la différence peut paraître ridicule, elle introduit un décalage d'à peu près 8 jours tous les millénaires par rapport au temps réel. A cause de ce décalage, la date de Pâques, fête la plus importante de la chrétienté, s'éloignait de la date qui lui avait été originellement fixée en 325 au Premier Concile de Nicée, convoqué par Constantin Ier, qui était aussi le premier concile oeucuménique de la chrétienté. C'est à cause de ce décalage que le pape Grégoire XIII fait adopter en 1582 le calendrier qui prendra son nom, le calendrier grégorien, conçu par le philosophe et chronologiste Aloysius Lilius et qui perfectionne le calendrier julien. L'année moyenne y est de 365,2425 jours : trois siècles constitués de 24 cycles juliens (trois ans de 365 jours, puis une année de 366 jours) suivis de 4 années de 365 jours, puis un siècle constitué de 25 cycles juliens, formant un cycle grégorien de 400 années.

Le décalage est alors réduit à 3 jours sur une période de 10 000 ans, et il semble à peu près impossible d'arriver à un résultat plus précis à cause de l'infime mais bien réel changement du temps que met la terre pour tourner autour du soleil. Le calendrier grégorien est donc adopté d'abord dans les pays catholiques, immédiatement après la décision du pape ou presque, puis dans les pays protestants à partir de 1700 : le calendrier est adopté en Norvège et au Danemark ainsi que dans les états non catholiques d'Allemage, de Hollande et de Suisse cette année là, suivi en 1752 par la Grande-Bretagne et en 1753 par la Suède et la Finlande. Les dates historiques ne sont pas réadaptées en dates du calendrier grégorien et celles précédant son développement sont donc les dates du calendrier julien.

Le décalage qui eut lieu quand les deux calendriers étaient encore en usage donne des erreurs amusantes, comme celle qui veut que Cervantès et Shakespeare soient tous deux morts le même jour, le 23 avril 1616, alors que l'auteur de Don Quichotte avait trouvé la mort en terre catholique ayant adopté le calendrier grégorien dix jours avant le dramaturge anglais dont le pays n'avait pas encore opéré le changement. Un décalagé similaire apparait également concernant les dates des révolutions russes de 1917. Le calendrier julien n'ayant été abandonné en Russie qu'en 1922, la révolution de février a en réalité eu lieu au début du mois de mars de notre calendrier alors que celle d'octobre avait lieu en novembre. En revanche, l'église Orthodoxe de Russie se refusa quant à elle comme nous l'avons vu avec d'autres à opérer à ce changement, à la différence des églises Orthodoxes de Constantinople, de Grèce, de Chypre, d'Alexandrie, d'Antioche, de Roumanie ou de Pologne. C'est pourquoi certains orthodoxes fêteront Noël demain et d'autres non.

L'Ethiopie est le dernier pays à utiliser le calendrier julien aujourd'hui, pour des raisons mystérieuses ; le calendrier grégorien est largement utilisé dans le monde entier, souvent conjointement avec un autre calendrier local comme c'est le cas dans de nombreux pays d'Afrique du Nord, du Moyen-Orient et d'Asie. Quelques pays n'utilisent pas du tout le calendrier grégorien comme l'Afghanistan, l'Iran (qui utilisent le calendrier persan, calendrier solaire basé sur des observations annuelles faites à Téhéran), l'Arabie Saoudite, le Pakistan, l'Ethiopie, et le Vietnam. Après des recherches plus poussées, il semblerait que la Corée du Nord n'utilise plus le calendrier grégorien non plus depuis 1995, l'ayant remplacé par le "calendrier Juche". Juche est le nom de la doctrine de Corée du Nord inventée par Kim Il-Sung qui prône l'autarcie et l'autonomie absolue. Cette année, les nord-coréens fêtent l'année Juche 94, le calendrier Juche ayant pour an 0 1912, l'année de naissance du sus-nommé Kim Il-Sung.

On compte une trentaine de calendriers en utilisation aujourd'hui, parmi lesquels le calendrier Zoroastrien, l'ISO 8601 et le calendrier Maya. Parmi les calendriers devenus obsolètes, on trouve des curiosités telles que le calendrier perpétuel runique médieval suèdois, ou le calendrier révolutionnaire soviétique dans lequel les mois de 30 jours étaient complétés par 5 jours de fête neutres (jour de Lénine, jours du travail, jours de l'industrie) et dans lequel la semaine était réduite à 5 jours pour supprimer le dimanche "jour du seigneur". Les ouvriers avaient un groupe de couleur qui leur était attribué (jaune, rose, rouge, violet, vert) et chaque groupe avait l'un des 5 jours de repos. Adopté en 1929, la mesure, très impopulaire, fut vite abrogée, en 1931, restorant une semaine de 6 jours, puis de 7 en 1940, la tradition du Dimanche de repos étant restée très vivace parmi la population.

Pour finir, deux calendriers d'origine française. Le calendrier révolutionnaire français est adopté par la Convention le 24 octobre 1793, et commence le 22 septembre 1792, jour de la proclamation de la Ière République. Les années y sont comptées en chiffres romains, l'année est divisée en 12 mois, lesquels sont divisés en 3 décades de 10 jours chacune comme leur nom l'indique. Les jours sont divisés en 10 heures de 100 minutes décimales de 100 secondes décimales. Le temps décimal est abandonné en 1795 malgré la production de montres comme celle ci contre. Les mois ont bien sur leurs noms si savoureux créés sur le thème de la nature, avec une terminaison par saison : Vendémiaire (les vendanges), Brumaire et Frimaire pour l'automne, Nivôse (la neige), Pluviôse et Ventôse pour l'hiver, Germinal (la germination et le roman d'Emile Zola), Floréal, Prairial pour le printemps et Messidor (les récoltes), Thermidor (la chaleur, et plus tard la cuisson du homard) et Fructidor pour l'été. Pour remplacer les Saints du calendrier Grégorien, divers animaux, plantes ou outils agricoles (27 Fructidor, Verge d'or... ?) attribués à chaque jour. Napoléon abroge finalement le calendrier républicain le 1 janvier 1806, le lendemain du 10 nivôse an XIV, lequel sera brièvement réutilisé lors de la Commune de Paris.

Enfin, le calendrier positiviste d'Auguste Comte, mon préféré. Créé par le philosophe positiviste en 1849, il propose 13 mois de 28 jours par an avec un jour des morts en plus, avec une correction similaire à celle du calendrier grégorien pour correspondre à l'année solaire. L'année 1 de ce calendrier est 1789, année de "la Grande Crise". Selon le calendrier de Comte, nous sommes aujourd'hui le Vendredi 6 Moïse 218, jour de Romulus. Chaque mois représente un des aspects importants de l'histoire de l'évolution de l'humanité, chaque semaine une de ses subdivisions, et cet aspect est illustré par ses plus grands représentants, les plus remarquables ayant le nom du mois, ceux l'étant à peine moins étant les "saints" du Dimanche alors que les autres se partagent les autres jours de la semaine. On notera aussi que certains noms n'apparaissent que les années bissextyles, comme Euripide le Vendredi 5 Homère ou Jonathan Swift le Mecredi 3 Dante.

Le premier mois de l'année est donc Moïse, le mois de la Théocratie fondamentale. Ses dimanches sont Numa pour les greco-latins, Confucius pour les est-asiatiques, Bouddha pour les indiens et les perses, Mohammed pour les monothéistes. Les mois suivants sont ceux de la poèsie, de la philosophie, des sciences et des arts de la guerre antiques (Homère, Aristote, Archimède, César). Viennent ensuite le catholicisme (Saint-Paul), la société féodale (Charlemagne), la poèsie épique moderne (Dante), l'industrie moderne (Gutenberg), la tragédie moderne (Shakespeare), la philosophie moderne (Descartes), la politique moderne (Frédéric II) et la science moderne (Bichat). Le calendrier entier se trouve . Certes, il met Corneille un dimanche et relègue Racine au mardi, entre autres choses, mais personne n'est parfait.

J'aurais aussi voulu parler des calendriers créés par Tolkien pour la Terre du Milieu, mais ce billet est déjà bien trop long. En attendant une prochaine fois, voilà un convertisseur amusant pour savoir quel jour vous êtes né dans le calendrier révolutionnaire français, le calendrier julien ou même quelle est la valeur temps() Unix de votre date de naissance (?).

dimanche, décembre 18, 2005

Le chat et la souris


Felix the Cat,
The wonderful, wonderful cat!
Whenever he gets in a fix
He reaches into his bag of tricks!
Félix le Chat est né vers 1917 dans le studio de l'australien Pat Sullivan (on ne sait s'il est le créateur du personnage ou si c'est Otto Messmer, cartooniste et réalisateur des premiers films qui l'inventa). D'abord distribué par la Paramount sous le nom de Master Tom (Tom signifie matou en anglais), il est renommé dès sa troisième apparition Félix, en référence aux mots latins felix, la chance, et felis, le chat.
Félix, qui a évolué physiquement au fil des années (sa forme la plus connue est celle ci-dessus), a aussi été mis en scène sur divers supports. A l'origine un dessin animé, il est également décliné en bande dessinée par Otto Messmer à partir de 1923, alors que sa popularité est à son apogée. On le retrouve alors sur des montres, sur des décorations de Noël, sur des ballons pour les parades de Thanksgiving, dans des chansons de célébres jazzmen. Le déclin arrive avec le manque de réactivité de Sullivan pour passer au parlant, puis avec les mauvais résultats de cette conversion.

En effet, Félix souffre de la concurrence grandissante de Mickey Mouse, la souris parlante qui a rencontré le succès en 1928 dans Steamboat Willie après avoir été animée la première fois dans Plane Crazy, et qui dès lors ne cesse de gagner en popularité, écrasant de plus en plus le chat muet et récupérant son public. Mickey avait été créé par le self-made-man Walter Elias Disney, arrivé de Chicago et ayant monté sa société de production avec 300$ en poche et l'aide de son frère Roy Disney, et par son ami et collaborateur Ub Iwerks. Doublé par Walt Disney lui même jusqu'à la fin des années 40, la souris, qui avait failli s'appeller Mortimer Mouse (Disney changea ce nom sur le conseil de sa femme), supplanta Félix pour devenir l'icône reconnaissable par 99% de la population mondiale qu'elle est aujourd'hui.

Mickey a tout comme Félix connu de nombreuses évolutions au cours de sa carrière, ne s'exprimant d'abord qu'en pleurant, sifflant, pour commencer à parler en 1929 avec sa neuvième apparition. Il rencontre un certain nombre de nouveaux personnages avec le temps, chante, danse, se frotte à la musique classique, et prend lui aussi la forme d'une bande dessinée. En plus des similitudes au niveau de la forme des personnages, animaux plus (Mickey) ou moins (Félix) anthropomorphisés, la destinée de Mickey reproduit celle de son prédecesseur Félix, la popularité et l'ancrage dans la culture populaire inclus.

Malgré ces similitudes et un destin lié, les différences entre Félix et Mickey sont nombreuses. A ses débuts, Mickey était une sorte de voyou un peu solitaire, essayant sans succès de se prendre pour Lindbergh et d'embrasser Minnie dans son avion mal piloté. C'était un personnage assez marginal et indépendant, et il se rapprochait en cela beaucoup de Félix, chat rejeté par tous qui se procure par la ruse son couvert et son logis, cynique et n'hésitant pas à nuire aux autres, parfois assez cruellement, pour parvenir à ses fins. Mais rapidement, avec l'insuccès des premiers courts métrages de Mickey, il évolua radicalement. Il devenait de plus en plus installé et moins fougueux, pour devenir, à la fin des années 30, un personnage bien installé dans un petit pavillon de banlieue, dont la folie première a été en quelque sorte transférée sur Dingo et Donald. Walt Disney déclara à propos de son personnage :
When people laugh at Mickey Mouse, it's because he's so human; and that is the secret of his popularity.
Si Mickey est populaire, c'est donc parcequ'il est humain, qu'il a bon coeur, qu'il accepte les coups du sort et ses défauts, qu'il arrive à se tirer d'affaire par des pirouettes qui ne le déshonorent pas trop. Au contraire, Félix, s'il accepte aussi les coups du sort, ne se laisse jamais faire, ne laisse jamais un affront non vengé, et tente toujours de trouver une solution à ses problèmes, avec plus ou moins de succès. Ainsi il se servira de l'eau qu'on lui lance pour le chasser et qui gèle en tombant comme un escalier vers une chambre chaude dans un hiver glacial, ou bien il videra l'eau d'une rivière avec l'aide d'un dromadaire assoiffé pour en pêcher les poissons. Le moins que l'on puisse dire est donc que Félix ne fait pas qu'accepter les coups du sort, mais qu'il les rend un par un.

Quelque chose que l'on retrouve en revanche chez les deux personnages est la forte présence d'un imaginaire mythologique européen avec ses mages, ses géants et ses sorcières. Félix est ainsi plusieurs fois confronté à ce type de personnages dans ses rêves : il abat avec sa fronde un terrible géant, il est poursuivi par une sorcière dont il a trouvé le trésor au pied d'un arc-en-ciel. De la même façon Mickey est représenté dans le segment de Fantasia "The Sorcerer's Apprentence" comme le jeune apprenti maladroit d'un puissant mage, ou encore comme Jack dans une réinterprétation du conte de fée anglais Jack et le Haricot Magique. Félix rend également visite lors d'un long rêve dans le monde des cartes à l'homme de la lune, et est confronté à de nombreux problèmes avec les rois de ce monde, comme le personnage de Lewis Carroll que Disney adapte en long-métrage en 1951.

Les références à la culture grecquo-latine sont en revanche bien moins nombreuses, voire inexistantes (le véritable nom de Minnie est Minerva, mais est ce suffisant pour faire une référence?). Si cette culture a depuis été exploitée par les studios Disney avec Hercules en 1997 et Atlantide en 2001, elle l'était aurait pu l'être dès les années 20 avec les Aesop's Film Fables. L'idée était de faire une série de dessins-animés inspirées par les fables d'Esope. Bon, seuls les premiers épisodes étaient vaguement inspirés des fables, ce qui n'en fait pas une très bonne référence. On pourra néanmoins noter que, si Félix et Mickey sont tous les deux très amusants et appréciables, il n'avaient pas d'aussi bonnes morales que celles proposées par les Aesop's Film Fables :
Marriage is a good institution, but who wants to live in an institution?

lundi, décembre 12, 2005

Intertextualité


J'ai lu il y a quelques temps Henry V de Shakespeare, dernière pièce de la tétralogie qui comportait déjà Richard II et les deux parties d'Henry IV.

Henry, que le lecteur connait déjà sous le nom du Prince Hal présent dans les deux Henry IV, est devenu sage et responsable avec son couronnement et renie les errements de sa jeunesse en feignant de ne pas reconnaître un Falstaff ému aux larmes sur le bord de la route qui mène à la cathédrale, à la fin de la deuxième pièce.

Henry V est donc la pièce historique retraçant l'épopée du jeune roi en pleine Guerre de Cent Ans, souverain éclairé et vainqueur d'Azincourt, opposant sa raison à l'arrogance du Dauphin Louis, stéréotype du français imbu de lui même jouant aux dés avec ses chevaliers la veille de la bataille.

La pièce utilise un Choeur qui en début de chaque acte retrace les batailles, les déplacements et les mouvements dans le temps effectués et impossibles à montrer sur scène, et sont si nombreux que ce pauvre Boileau en aurait fait un infarctus, lui et son fameux Chant III de l'Art Poètique :
Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.
Comme dans la plupart des pièces "sérieuses" shakespeariennes (de ce que j'en sais, en tous cas), un petit nombre de personnages comiques (ici des soldats de l'armée du roi, un Ecossais, un Irlandais et un Gallois, tous avec leur petit accent très couleur locale et des anciens amis de débauche d'Henry, eux aussi dans l'armée) commente et prend une petite part à l'action.

Le discours d'Henry avant Azincourt (Agincourt en anglais) à la Scène III de l'acte IV où le roi s'adresse à ses troupes, 10.000 soldats contre près de 50.000 français est sans doute le passage le plus célébre :
And Crispin Crispian shall ne'er go by,
From this day to the ending of the world,
But we in it shall be remember'd;
We few, we happy few, we band of brothers;
For he to-day that sheds his blood with me
Shall be my brother; be he ne'er so vile,
This day shall gentle his condition:
And gentlemen in England now a-bed
Shall think themselves accursed they were not here,
And hold their manhoods cheap whiles any speaks
That fought with us upon Saint Crispin's day.
L'expression "we band of brothers" est restée et était utilisée comme titre de la série télévisée co-produite par Steven Spielberg et par Tom Hanks sur des parachutistes américains pendant la seconde guerre mondiale ou encore par Horatio Nelson pour s'adresser aux capitaines de vaisseaux de sa flotte. Je peux aussi vous dire que c'est resté parceque c'est cet extrait qui a été choisi pour faire la quatrième de couverture de mon édition.

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J'en reviens à mon intertextualité. Avant-hier, je lisais Les Suppliantes d'Eschyle. La pièce est la plus ancienne que l'on ait pu retrouver, même si l'on sait qu'Eschyle composa ses premières pièces aux environs de 498, âgé d'à-peu-près 27 ans. Eschyle l'écrivit en 490, année de la Bataille de Marathon à la quelle il participa. Du moins on pensait tout ça jusqu'à ce qu'on retrouve en 1952 un fragment sur papyrus de la didascalie comportant la date et les circonstances de la représentation de la tétralogie dont elle faisait partie et qui la situe vers 464-463.

La pièce, où le Choeur est aussi le personnage principal (je ne sais pas si on peut parler de protagonniste dans ce cas là?) retrace l'histoire des Danaïdes, filles de Danaos, qui refusent d'épouser leurs cousins les fils d'Egyptos. Elles fuient leur terre natale et se réfugient à Argos, se réclamant de la descendance d'Io, qui était elle même argienne (ou argolienne?). Le roi d'Argos, Pélasgos se refuse à leur accorder unilatéralement son soutien mais intercéde en leur faveur auprès de son peuple qui accepte de les accueillir et de les protéger, préférant la guerre à l'offense contre les dieux que constituerait un refus.

La pièce se termine, alors que la bataille entre argiens et égyptiens a commencé, sur une courte discussion entre le Choeur des Danaïdes et les Suivantes de ces dernières qui débattent des droits et des devoirs de la femme. La fin de l'histoire, contée dans Les Egyptiens et Les Danaïdes par Eschyle (la trilogie était aussi accompagnée du drame satyrique Amymone, tiré de la même légende, dont les divers fragments furent regroupés, dans la première moitié du VIème siècle, par un poète inconnu dans la Danaïde) raconte comment les danaïdes doivent se résoudre à épouser les égyptiades qui occupaient l'argolide sur l'ordre de leur père qui les incite à assassiner leur époux lors de la nuit de noce. Toutes s'y résoudent sauf Hypermnestre, épousée de Lyncée, pour qui le désir d'être mère est plus fort que le rejet du mariage et de l'hymen. C'est d'elle que descend la race royale d'Argos, les Pélasges devenant les Danaens, alors que ses soeurs sont condamnées à remplir leur tonneau-qui-ne-se-remplit-jamais etc etc.

Bref, pour en revenir à mon intertextualité : dans la pièce de Shakespeare, on trouve dans la Scène 4 de l'acte IV (juste après le discours du roi si vous suivez, et donc pendant la bataille) qui consiste en un dialogue entre le soldat quelque peu vénal Pistol et son prisonnier français, dialogue compliqué à cause de la différence de langage des personnages et dans le quel le petit page doit faire office d'interprète, la réplique suivante :
Thou damned and luxurious mountain goat, offer'st me brass?
Et l'on retrouve chez Eschyle, approximativement au vers 760 des Suppliantes :
Leurs instincts sont ceux de bêtes luxurieuses et sacrilèges.
Le mot Luxurieux tel qu'on le trouve dans les deux textes (qu'on pourrait rapprocher de lubrique aujourd'hui, qui s'adonne à la luxure) date du XIIème siècle et vient du latin luxuriosus, « luxuriant », puis « excessif, immodéré ». Je ne sais pas quel est le terme exact employé dans la version originale grecque, je chercherai (j'espère tant ne pas oublier) mais le sens s'en rapproche sans doute de toute façon, et sacrilège peut assez facilement être rapproché de damned, le sacrilège étant nécessairement maudit.

Alors, Shakespeare a t-il ici été influencé par son illustre prédécesseur, le "Père de la Tragédie", a t-il délibérement parodié cette réplique ? Cela semble difficile à établir, puisque l'on ne dispose d'aucun moyen pour savoir si Shakespeare savait lire le grec et qu'aucune traduction d'Eschyle n'existait à son époque. Si Shakespeare était un excellent latiniste et qu'il puisait dans les sources latines la matière de ses nombreuses pièces antiques (des Vies Parallèles de Plutarque principalement) ainsi qu'une inspiration constante (Les Métamorphoses sont traduites en anglais en 1567, 3 ans après la naissance de Shakespeare et seront pour lui une grande source d'inspiration), rien ne nous prouve qu'il ait eu accès aux pièces des tragiques grecs.

Je pourrais donc faire, dans un grand moment d'extase, une fabuleuse constatation sur le fait que les grands esprits se rencontrent etc, que la même idée d'animal sacrilège et luxurieux se retrouve chez deux des plus grands dramaturges de l'Histoire de l'Humanité. Mais je me contenterai juste de dire que, quoiqu'on en dise, Shakespeare était plus drôle que son illustre prédecesseur, et que l'ajout de la Chèvre des Montagnes tient tout simplement du pur génie comique.