jeudi, avril 13, 2006

Thalatta ! Thalatta !

The Unicorns are Dead, (R.I.P.)

C'est par cette phrase, chute de la chanson I was born a Unicorn que le monde entier, ou peu s'en faut, apprend à la fin du mois de décembre 2004 (si mes souvenirs sont bons) que, paix à son âme, le groupe canadien The Unicorns n'est plus. L'événement est d'ailleurs plus tard reconstitué avec précision par les victimes et immortalisé sur la photo ci-contre. Créé en 2000 par Alden Ginger et Nick Diamonds bientôt rejoints par J'aime Tambour (ce sont leurs noms de scènes, leurs vrais noms n'ont que peu d'importance), le groupe sort deux albums avant sa tragique et sanglante séparation. Après une première série de démos (significativement intitulée Three Inches of Blood), Unicorns are people too est publié à quelques 500 exemplaires et commence à rencontrer un certain écho sur les radios universitaires canadiennes et américaines. Puis vient en 2003 Who'll cut our hair when we're gone? (WWCOHWWG pour les intimes, ou plutôt pour faire plus court), qui reçoit rapidement le succès qu'il mérite avec des commentaires élogieux de diverses revues respectables.


Ce premier (et dernier) grand succès des Unicorns mérite qu'on s'y arrête. Tout d'abord son emballage, peu important certes, mais déjà révélateur. Si la couverture de l'album peut faire penser au premier abord à un extrait de Pétronille et ses 120 petits, l'éclair déchirant l'arc en ciel tricolore et s'écrasant sur la mer donne le ton de l'album. A l'intérieur, des graffitis recouvrent la page de droite où ressortent les mots "suffering", "death", "hurt", "weak" et assimilés. Sur le verso de l'album, sur fond rose, la tracklist sur fond rose surplomblée par le titre de l'album entouré de pierres tombales avec les inscriptions "RIP!" et "RIP?" et où le O de Our a été remplacé par une citrouille creusée d'Halloween. A l'intérieur, le CD lui même noir avec un crâne et des os comme sur les drapeaux pirates rappellant de très loin White Light/White Heat, dans une pochette encore une fois du rose le plus claquant.

Bref dès la pochette on ne sait pas trop à quoi s'en tenir, on discerne vaguement une tendance au mélange entre le sinistre et le joyeux. Tendance qui sera allégremment développée tout au long de l'album, qui, sans jamais quitter ce ton léger et enjoué qui caractèrise le style de Nick Diamonds, nous parle de fantômes, d'accidents d'avions, de licornes mortes, du cancer, d'ossements et de diverses choses du même style. L'album est ponctuée de charmantes déclarations d'amour comme celle de Les Os "I want to die today And make love with you in my grave." et est, sans une minute de temps mort, d'un enthousiasme, d'une fraîcheur, d'une vitalité inégalés. Le clip de Jellybones est une parfaite illustration de cette synthèse entre thèmes macabres et humour.

Si les cérémonies druidiques à l'origine d'Halloween avaient pour but de faire peur aux mauvais esprits, les Unicorns montraient bien aux mauvais esprits qu'ils ne leur faisaient plus peur du tout, bien au contraire. Mais hélas, comme ils nous en avertissaient, fin 2004, les Unicorns ne sont plus, ils se séparent après le projet
Th' Corn Gangg, où ils se proposaient de remixer leurs propres chansons avec la collaboration de divers rappeurs. Mais dès juin 2005, la nouvelle tombe : Nick Diamonds et J'aime Tambour forment un nouveau groupe, qui s'appellera Islands et qui est laconiquement décrit par Diamonds par les mots suivants "F-14 Tomcat blah, blah". A partir de là, toutes les spéculations sont ouvertes. Deux chansons paraissent quelques mois plus tard, Abominable Snow et une autre, qui ne paraîtront pas d'ailleurs sur leur premier album, Return to the sea, sorti il y a déjà quelques jours.


Comme beaucoup avant eux donc (parmi les quels Xénophon -cf. le titre de la note-, Buck Mulligan ou La petite Sirène) Nick Diamonds et J'aime Tambour retournent à la mer, après bien des péripéties. Sur la pochette de l'album, le titre en lettres capitales blanches est imprimé sur un tableau de Caspar David Friedrich, La mer de glace (titre par défaut, à ne pas confondre avec Le Naufrage de l'Espèrance, tableau détruit au XXème siècle). Pour le sculpteur français David d’Angers, Friedrich était le maître de la "tragédie du paysage". La scène est en effet tragique, on ne voit ni n'imagine de survivant à ce naufrage sur cette montagne de glace. Une fois encore, dès la pochette, on est interpellé sans trop savoir à quoi s'attendre, mais on entrevoit quelque chose de sensiblement différent de Who'll cut our hair when we're gone. On ne sait pas si on est encore en droit d'espèrer humour et légèreté.

Dès le premier morceau on remarque un certain changement. Car si sur Swans (life after death) les thèmes habituels sont présents comme en témoignent le titre et plusieurs passages ( I woke up thirsty / The day I died ), réminiscences de WWCOHWWG, le ton de la chanson, malgré son indéniable dynamisme, est nettement plus sombre que sur ce dernier. Humans confirme d'ailleurs la tendance, à mi-chemin entre marche funèbre et marche militaire, malgré l'humour distillé dans les moments de doute du narrateur ( Now turn around it’s burning down / the city we live in / Should we mobilize? / Take them by surprise / Let them have their way with us ). La chanson s'achève avec la mention de l'anthropophagisme et le ton sur lequel elle le fait marque une réelle rupture avec ce que l'on avait vu jusqu'à présent.

On trouve en revanche sur Don’t Call Me Whitney, Bobby (titre assez énigmatique) une réelle continuité de ton avec WWCOHWWG. On y parle en riant du squellette que l'on a dans ses bras et de la faiblesse du corps en général. Ce qui me semble d'ailleurs être l'occasion pour introduire le parrallèle avec Neutral Milk Hotel, dont certains thèmes me semblent étonnement proches de ceux de Nick Diamonds. L'idée de la mort et de la faiblesse du corps humain est particulièrement exacerbée sur des morceaux comme Two-Headed Boy ou Oh Comely comme elle a pu l'être sur Innoculate the Innocuous ou ici sur Don't Call Me Whitney, Bobby. Mais le traitement de thèmes similaires, horrible et mystique à la fois par Neutral Milk Hotel, léger et détaché par les Unicorns et maintenant par Islands, nous donnent deux résultats entièrement différents mais tout aussi émouvants (la comparaison serait intéressante à pousser plus avant).

Pour revenir à Return to the sea, la suite alterne entre noirceur et légereté, avec toujours beaucoup d'audace et d'aisance musicalement. On notera sur Where There’s a Will, There’s a Whalebone la présence de rappeurs, ce qui nous surprendra peu, sachant ce que l'on sait de Th' Corn Gangg. Volcanoes à une structure qui rappelle une véritable éruption volcanique, avec différents instruments utilisés tout au long du morceau et qui le sont tous à la fois lors du final. Bref, Return to the sea ne constitue nullement une déception vis-à-vis des attentes que l'on pouvait avoir après le dernier album des Unicorns, mais il conjugue renouvellement et continuité, fait peut être preuve d'une plus grande maturité, mais n'a certainement pas perdu la fraîcheur et l'énérgie de son auguste prédécesseur.

When the sky finally falls, if you’re holding me
I can die finally knowing it ends peacefully…

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